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colloque
international« Littérature et publicité, de Balzac à Beigbeder »
28, 29, 30 avril 2011 Les Arts Décoratifs - salle de conférences, 111, rue de Rivoli, 75001
Paris
Résumés des communications
Réjane Bargiel (Les Arts décoratifs-collection
Publicité)
« La littérature de la
publicité en France : traités et revues, 19e-20e siècles »
Aux mains des artistes et des journalistes
à la fin du XIXe siècle, la publicité tend très vite, sous
l’influence de quelques théoriciens, à s’imposer comme une technique, voire une
science. Elle devient un rouage essentiel de l’économie, s’organise, se professionnalise, empruntant aux modèles
anglo-saxons. Enseignée dans le cadre des études commerciales, « cette
science capricieuse et insoumise »
selon l’expression de D. C. A. Hémet, est, en France, objet d’empirisme et de
scepticisme. Des ouvrages théoriques ou de vulgarisation, à visée pratique,
analysent les mécanismes de la publicité, décrivent des grandes campagnes et
proposent des informations pratiques. Écrits par des professionnels qui les
destinent d’abord « au grand public
des annonceurs » comme l’explique Albert Marcellin en 1935, puis aux
jeunes publicitaires qu’ils forment à l’École technique de Publicité, ils
préfigurent l’actuel Publicitor. Le développement d’une presse
spécialisée à partir de 1903 avec la revue La
Publicité, en passant par Vendre, Publimondial jusqu’à Médias et Stratégies, accompagne l’évolution de la publicité et des nouvelles
formes de communication. L’analyse de cette « littérature » permet
d’écrire l’histoire d’un nouveau territoire de l’activité économique, devenu
essentiel aujourd’hui.
Cécile Barraud (Université de Madrid Carlos
III)
« La Revue Blanche ou l’art de la publicité »
« Imposer l’argument à la mémoire », telle
était la fonction que Félicien Fagus, critique dramatique et littéraire à la Revue Blanche, assignait en 1901 aux
affiches publicitaires qui se multipliaient alors dans les rues de Paris — à
tel point qu’il sous-titra un temps sa chronique « Les Murs en
fleurs ». Il songe alors à Cappiello, dont les dessins, qui exaltent la
lecture du Cri de Paris (hebdomadaire
satirique fondé par Alexandre Natanson), constituent un exemple parlant de cet
art de la promotion développé par les frères Natanson, art auquel on doit, pour
une large part, de se souvenir aujourd’hui de la Revue Blanche. L’ensemble des publications du groupe converge en
effet vers un même objectif : le Cri
de Paris, la Revue comme les
Éditions de la Revue Blanche manifestent un véritable esprit publicitaire, avant-gardiste, dont les supports
et les dispositifs variés mettent littéralement en exergue une esthétique
moderne, destinée à promouvoir les textes publiés parallèlement.
Claire Blandin (Université Paris Est Créteil)
« ‘Mordre la main qui te nourrit ?’. Les
magazines littéraires entre critique et publicité »
En 1967, Le Figaro littéraire a achevé sa
mue en magazine, France-Observateur est devenu Le Nouvel Observateur (et
publie chaque semaine « L’Observateur littéraire ») et Le Magazine
littéraire vient de faire son apparition. La presse magazine prend de
l’importance dans le paysage médiatique et se spécialise. Comme tous les
magazines, ces titres vivent de la publicité. Fortement intéressés, voire
centrés sur le monde des livres et de l’édition, ils publient des rubriques de
critique littéraire. On peut dès lors se demander comment ces trois titres
gèrent la cohabitation de ces différents discours au sein de leurs
colonnes ? Quelles sont leurs relations avec les maisons d’édition qui
leur vendent des bonnes feuilles, leur présentent les auteurs et passent des
encarts ? Le choix d’une étude située chronologiquement au cœur du
développement de ce type de presse cherchera à voir en quoi les bouleversements
des formes médiatiques transforment ces équilibres.
Marc Bonhomme (Université de Berne)
« Quand la publicité parodie la littérature.
Récupération élogieuse ou subversion? »
Fonctionnant sous le régime d’une intertextualité
prédominante, la publicité parodie fréquemment les productions littéraires les plus
diverses. Nous nous interrogerons d’abord sur la nature des hypotextes
littéraires détournés et sur les modalités de leurs transformations dans les
hypertextes publicitaires, que ce soit sous une forme langagière ou iconique.
Surtout, nous montrerons ensuite l’ambivalence fonctionnelle de ces parodies
publicitaires. D’un côté en effet, elles constituent un hommage aux œuvres
littéraires qu’elles prennent pour objet, les convertissant en arguments
d’autorité et de prestige, tout en les pérennisant dans nos représentations
culturelles. Mais d’un autre côté, de telles parodies aboutissent
inévitablement à une dévalorisation subversive de ces mêmes œuvres littéraires,
banalisées par leur nouveau contexte commercial et transformées en de simples
procédés doxiques dans le processus rapide de la persuasion publicitaire.
Guillaume Bordry (Université Paris Descartes)
« Puff ! de la réclame aux formes littéraires »
Cette communication prend pour objet un terme
régulièrement employé en France au milieu du XIXe siècle, et
aujourd’hui tombé en désuétude : le puff.
Mot anglais, avec une prononciation et une orthographe
fluctuantes (jusqu’à la comédie-ballet Poof de Salacrou, représentée en 1950), fréquemment utilisé puis vite oublié, le puff possède les caractéristiques du
vocable à la mode, de l’expression en vogue, du terme fashionable. Conservant son caractère étrange ou emprunté, le puff est également le signe de
l’intrusion de la publicité dans le discours littéraire : visible,
incongrue, parfois déplacée. Comparable au buzz contemporain, mêlant dans la fiction l’hyperbole, l’emphase ou
l’amplification, le puff est étymologiquement un discours construit, pour
vendre, sur du vent : et
proprement littéraire en ce qu’il donne artificiellement corps à une réalité
par le seul truchement du discours.
Tour à tour utilisé comme titre (Le Puff, revue en trois tableaux de Carmouche, Varin et Huart,
1838 ; Le Puff, vaudeville de
Scribe, 1848), comme genre (Les Deux filles de l'air, puff en deux actes de Gurgy et Gastaldy, 1840), comme personnage (le
docteur Puff d’Un Autre monde de
Granville, 1843), ou comme modalité d’écriture, on montrera comment le puff vient indifféremment gagner les éléments constitutifs de l’œuvre
littéraire.
Myriam Boucharenc (Université Paris Ouest
Nanterre La Défense)
« Réclames
pour se souvenir »
Qui ne se souvient d’une image ou d’un slogan
publicitaire qui ne l’ait marqué à vie ? La « belle en jaune
du cachou-Lajaunie » pour Cocteau, le « centaure à Barbe
frisée » des fèves Heudebert du jeune Follain, le lancinant
« Dubo…Dubon… Dubonnet » qui initie Henri Calet au métro parisien… La
marque s’est ainsi déposée dans la mémoire des écrivains, laissant son
empreinte dans la littérature. La Fée Publicité, ainsi qu’on la nommait en ses
jeunes années, n’aurait pu rêver sort plus noble que cette magique métamorphose
qui, d’un coup de plume, transforme sa vocation mercantile en destinée
poétique. Sésame de l’écriture autobiographique tout autant que mot de passe
générationnel, ces « réclames-souvenirs », comme on parle de
photos-souvenirs, hantent la mémoire des modernes, sur le mode contrasté de la
nostalgie (chez les surréalistes) ou du lyrisme de l’anonymat (Cendrars), du
fantasme trouble ou de l’image trop nette. Voilà qui devrait permettre de mieux
saisir la double vie de la publicité, et d’éclairer le paradoxe qui
l’anime : celui d’un lieu commun bien singulier.
Eddie Breuil (Université Lyon 2)
« Nul n’est censé ignorer dada »
Dans
la lignée d’Apollinaire, les Dadas considèrent que la publicité, constituant un
des éléments de la vie contemporaine, doit être intégrée à la poésie. Ce
phénomène, à la base purement littéraire, est exacerbé par les artistes qui,
loin de se contenter d’y voir un élément de la poétique, s’intéressent aux
ressources qu’elle propose : la fascination pour les slogans ou pour
certains produits (les pilules Pink) n’est pas un défi ou une provocation face
à la norme artistique mais un sincère enthousiasme.
Mais
le rapport de Dada à la publicité est aussi intéressant en ce que les Dadas
assument parfaitement la marchandisation, ce qui leur permet d’accompagner
leurs productions. La revendication de la publicité participe à reconsidérer le
rapport entre la création et sa diffusion.
La
publicité aide Dada à consommer son divorce avec le milieu littéraire
traditionnel que ce soit sur le plan esthétique ou éditorial. L’artiste Dada
tend alors à ne plus se présenter comme un écrivain mais comme un publiciste et
à considérer la diffusion (et la mise en scène) comme un élément crucial dans
l’existence de la création. Dada se présente alors moins comme un mouvement que
comme une entreprise, et la publicité comme le meilleur moyen de sortir
l’avant-garde de sa confidentialité.
Eugénie Briot (Université Paris Est
Marne-La-Vallée)
« Fleurs et rhétorique : l’inspiration
littéraire dans la publicité pour la parfumerie (XIXe-XXe siècles) »
Parce qu’il crée un produit immatériel, évanescent et
fugace, intrinsèquement et radicalement dépourvu d’image, le parfumeur doit
construire de toutes pièces l’univers fantasmatique de ses créations
olfactives, susceptible de susciter chez le consommateur le désir de découvrir
un produit par ailleurs difficile à médiatiser. La littérature lui offre pour
cela des ressources particulièrement intéressantes. Des poèmes acrostiches d’un
parfumeur comme Gellé, au XIXe siècle, aux grands romans mis en
parfums par Guerlain, tout au long du XXe siècle, les exemples ne
sont pas rares de cette alliance de la littérature et de la parfumerie, dans le
but de médiatiser ces produits par ailleurs muets.
Pour construire la valeur de leurs créations, les
parfumeurs déploient ainsi toute la « poésie du commerce » décrite
par Balzac à propos de César Birotteau. Au sens propre, tout d’abord, par
l’onomastique de leurs produits ou dans des annonces publicitaires dont la
facture poétique les distingue de leurs concurrents. Mais de façon plus
symbolique et narrative également, en créant des produits inspirés de succès
littéraires du temps, tels chez Guerlain Mitsouko en 1920 (La Bataille de Claude Farrère), Vol de Nuit (1933) ou Chamade
(1969), qui créent de toutes pièces l’univers permettant la médiatisation du
parfum. En ce sens la parfumerie s’inscrit dans les stratégies commerciales des
industries de luxe, marquées par une longue tradition de collaboration avec
l’univers littéraire, et plus généralement artistique.
Fabien Danesi (Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines)
« L'inversion de la vie et le moyen d'y
remédier : réflexions sur le détournement de la publicité par Guy Debord »
Dès son deuxième film réalisé en 1959 et intitulé Sur
le passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps,
Guy Debord fait appel à des extraits de films publicitaires, comme cette
réclame pour la marque « Monsavon » où Anna Karina apparaît, tandis
que la voix-off explique que « les images des entr'actes conviennent mieux
que toutes les autres pour évoquer un entr'acte de la vie ». Aux antipodes
du pop art qui emploie également des
images de marchandises, le révolutionnaire ne pose pas un regard neutre sur ce
qui apparaît comme l'acmé évidente de la société du spectacle. Que ce soit dans Réfutations de tous les jugements tant élogieux qu'hostiles, qui ont été
jusqu'ici portés sur le film « La Société du spectacle » (1975)
ou In girum imus nocte et consumimur igni (1978), Debord utilise ces
représentations de l'économie capitaliste pour mieux les réfuter, c'est-à-dire
pour leur conférer une nouvelle portée, à savoir dévoiler la misère des désirs –
derrière les artifices d'une vie fantasmée. Ce sont les enjeux d'un tel
détournement qui seront étudiés, au regard de l'évolution du parcours de Debord
lui-même.
Sylvie Decaux et Xavier Sense (Université Paris Descartes)
« La littérature à l'épreuve du web publicitaire.
Le cas du book trailer »
Depuis son avènement et ses multiples versions,
internet est devenu un média incontournable pour faire la promotion d'un livre.
En effet, la plupart des maisons d'édition et parfois les auteurs eux-mêmes
possèdent désormais leur propre site web à partir duquel il est notamment
possible d'accéder aux différents éléments de couverture et à des extraits. Or,
avec les réseaux sociaux et les différents outils du web 2.0, les pratiques et
stratégies publicitaires sont amenées à se reconfigurer. De cette évolution
apparaissent alors de nouvelles formes parmi lesquelles le
« book-trailer ». Littéralement traduit « bande annonce de
livre » et au-delà de son origine anglo-américaine, cet outil promotionnel
aurait donc pour fonction de susciter l'intérêt du lecteur potentiel par le
recours à des images et des sons, médias traditionnellement absents de la
littérature. A partir de là, une première question pourrait être posée, une
question relative à son efficacité. Toutefois, cette communication n'aura pas
pour objet d'étude le rapport entre le book-trailer et le livre, mais le
book-trailer en tant que tel. Plus précisément, elle s'attachera à dresser une
typologie de cet outil promotionnel afin d'en identifier les genres, les
styles, la rhétorique publicitaire voire l'esthétique.
Quelques exemples de book trailers :
- The Mystery Guest (L’Invité
mystère), de Grégoire Bouillier (http://www.youtube.com/watch?v=UALgbX7tnz8)
- Dans les
bois éternels, de Fred Vargas (http://www.liwreo.com/bibliopedia/fichelivre-1-d-256.html)
- Going West, de Maurice Gee (http://www.youtube.com/watch?v=F_jyXJTlrH0)
- Tree of codes, de Jonathan Safran Foer (http://vimeo.com/16843220)
Catherine Dousteyssier-Khoze (Durham University)
« Cirque, roman et affiche fin-de-siècle :
la barnumisation de la
littérature »
Il va s’agir d’analyser la façon dont certains romans
fin-de-siècle exploitent cette icône moderne qu’est l’affiche-réclame. Cirque,
roman et affiche entretiennent des relations particulièrement complexes et fécondes
en cette fin de XIXe siècle, dans la mesure où la problématique de
l’« américanisation » de la ville par l’affiche – phénomène dénoncé
comme on le sait par de nombreux écrivains, de Goncourt à Villiers – prend une
résonance bien spécifique dans le cadre du cirque. En effet, à travers le géant
américain Barnum, créateur d’une formidable machine à divertir qui annonce les
techniques modernes de l’industrie du grand spectacle, le cirque constitue à
bien des égards le « nœud », le point de départ de la campagne
publicitaire moderne. Nous allons donc nous pencher sur l’influence du cirque
et de ses affiches sur la littérature ; sur cette
« Barnumisation » de la ville et du roman. Les textes étudiés vont
des Frères Zemganno (1879) d’Edmond
de Goncourt à l’apothéose du roman-affiche : Lulu, roman clownesque (1901) de Félicien Champsaur.
Sylvie Ducas (Université Paris Ouest Nanterre
La Défense)
« L’écrivain plébiscité ou ‘publi-cité’ ? Images
et postures autour des prix littéraires »
Quel meilleur exemple d’une littérature mise en vente
ou d’un livre « produit culturel » que les livres au bandeau rouge,
couronnés chaque année d’un prix littéraire ? Comment résoudre la
quadrature du cercle d’un livre à entendre à la fois comme label et Nobel
national, à extraire, entre promotion et consécration, de la Babel des ouvrages
mis en lice à chaque rentrée littéraire ?
A l’aune de plus d’un siècle de prix littéraires –
grands prix d’automne ou prix alternatifs et populaires à jury tournant –, nous
interrogerons les photographies, images médiatiques issues de la presse écrite
comme des médias audiovisuels et numériques. Elles sont liées à ce protocole de
consécration littéraire, dont la fonction de médiation est inséparable d’une
entreprise publicitaire centrée sur deux hypostases – le grand écrivain et le
chef-d’œuvre. On posera donc l’hypothèse que cette médiation publicitaire et
photographique est porteuse des imaginaires auctoriaux et littéraires de son
époque, de leurs permanences et de leurs mutations, et qu’elle cherche, par une
scénographie et des partis pris photographiques à étudier, à faire oublier,
sans jamais y parvenir tout à fait, que le livre est aussi une marchandise, et
non pas seulement ce désir d’œuvre ou ce Panthéon auctorial qui se rêve via un miroir d’encre et de papier.
L’ambition sera ainsi d’étudier la manière dont
l’image médiatique, entre studium et punctum, pour parler comme Barthes, est
partie prenante de cette construction de l’auteur par un prix littéraire et
participe à un effort collectif pour infléchir, autant que s’y adapter,
l’horizon d’attente du grand public, mais aussi des libraires et des
bibliothécaires prescripteurs qui accompagnent la réception de la littérature
primée.
Pascal Durand (Université de Liège)
« Le Mystère dans l’Étalage. Mallarmé et la
réclame »
Le rapport de Mallarmé à la réclame en général est
très contradictoire : d'un côté, opposition de principe, conforme à la position
artiste ; de l'autre, intégration subtile mais aussi toute pratique à
l'esthétique et au montage éditorial du Livre. Comme le montre par excellence
« Étalages », parmi d'autres proses critiques réservées au livre et à
l'édition, ce rapport est inséparable d'une réflexion sur les effets de
promotion et d'annonce autant que sur les discours de crise et de récession
propres au champ éditorial de la fin du XIXe siècle. Un champ où le
livre — ou bien encore la « mentale denrée » — n'échappe pas moins que d'autres
denrées aux fantasmagories mystérieuses de la marchandise.
Francesco Ghelli (Université de Bologne)
« Réalisme sponsorisé ou publicité
gratuite : les deux visages du placement de produit en littérature »
Le livre est peut-être le seul média qui à présent ne
s’est pas transformé en un véhicule de publicité. Pareillement, le monde
littéraire apparaît encore peu disposé à une pratique publicitaire qui s’est
étendue récemment à tous les autres types de fiction (films, téléfilms, jeux
vidéo, vidéo-clips, etc.), c’est-à-dire le placement de produit. Il suffit
seulement de penser au scandale provoqué par le roman The Bulgari Connection (2001) de Fay Weldon. Cependant, depuis les
années 80, en Italie comme ailleurs, produits et marques commerciaux sont de
plus en plus cités librement dans les romans. On a interprété ce phénomène de
plusieurs façons : comme un effort
de mimesis d’une société dominée par
les marques, comme une capitulation de la littérature face à l’imaginaire
commercial, comme le geste ironique ou provocant d’une nouvelle génération
d’écrivains moins inclins à l’anti-consumérisme que leurs prédécesseurs.
Toutefois, il s’agit d’un phénomène qui peut susciter l’intérêt des entreprises
(quelquefois il peut aussi éveiller leur préoccupation jusqu’à la volonté de
censure). Ma communication explorera les possibles intersections entre ces deux
pratiques à première vue antithétiques : le placement de produit
commercial et le « placement de produit culturel », gratuit, essayant
en même temps d’approfondir les paradoxes liés à l’usage littéraire des marques
enregistrées.
Laurence Guellec (IUF, Université Paris
Descartes)
« Trouble de la valeur : l’écrivain, image
des marques »
« De nos
jours », écrit Sainte-Beuve circa 1830, « les poètes […] sont, bon gré, mal gré, un objet de publicité : on les coudoie, on les lithographie, on
les lorgne à loisir, on a leur adresse dans l’almanach ». Ce vedettariat
littéraire qu’inaugure l’époque romantique coïncidant avec le développement de
la presse devait susciter par la suite l’intérêt des annonceurs, et de la
« publicité » au sens commercial du terme. Victor Hugo adoubait
l’Encre Triple Noir(e) – « Désormais je ne me servirai que de cette
encre » – et inspirait de son vivant l’industrie du produit dérivé
(prospectus pour les souliers Marion Delorme, Maison Poivret et Cie, Paris, avec illustration de
Chéret). Les albums Mariani, pour le vin du même nom, composèrent une
prestigieuse académie publicitaire d’artistes, de savants, de littérateurs
accordés sur les mérites de ce breuvage qui, selon Jean Lorrain, « fournit
la rime à l’infini ». Jules Verne l’a loué, de même qu’il a donné son nom
à un porte-plume ou, comme Balzac après sa mort, à une pipe. Steinbeck,
« le célèbre romancier », prête son image à une bière, Colette écrit
pour Perrier, de même que Mac Orlan ou Valéry. L’écrivain hors ses livres, dans
les produits du commerce, livre un peu de son « aura » au bibelot
publicitaire, voit s’écrire sa légende en version kitch, se matérialise en
objets fétiches, à moins qu’il n’œuvre encore par « un texte » à sa
renommée. Image d’une marque, s’affichant bon
gré, mal gré (innombrables récupérations posthumes : les épices Rabelais, les vêtements Zadig et Voltaire), il se trouve investi
d’une valeur marchande à la devanture des commerces ou dans l’espace
médiatique, consécration douteuse ou mythification moderne. Du XIXe siècle à nos jours, on tentera une cartographie de ces pratiques bon enfant,
burlesques ou simoniaques qui pourraient aussi illustrer, au-delà du culot
publicitaire, les processus d’intégration de la culture dans les logiques de
marché. Et l’on observera par quelles mises en scène la littérature
(contemporaine notamment : Beigbeder, Houellebecq) répond à ces bons et
mauvais traitements.
Françoise Hache-Bissette (Université Paris
Descartes)
« Le paratexte éditorial : quand le livre
fait sa publicité »
L’œuvre littéraire, aussi inspirée soit-elle, ne
saurait être livrée en l’état aux lecteurs. En sus du travail sur le texte
même : correction, voire parfois réécriture, les éditeurs ont, au fil du
temps, élaboré tout un arsenal destiné à accompagner le texte. « Ce par
quoi le texte devient livre » pour reprendre la définition que Gérard
Genette donne du « paratexte », en distinguant le paratexte auctorial
du paratexte éditorial. Même si l’auteur est parfois sollicité, c’est bien à
l’éditeur qu’incombe in fine le choix
stratégique de ce paratexte éditorial. Couverture, jaquette, titraille, texte
de quatrième de couverture : tout doit concourir à
rendre le texte plus désirable aux yeux du lecteur-acheteur. Les éditeurs
français, plus frileux que les éditeurs anglo-saxons, répugnent souvent à
parler de marketing littéraire, craignant de s’attirer l’opprobre de la
critique pour qui souvent la valeur littéraire d’un texte
« marchandisé » est nécessairement inférieure à celle d’un texte
« pur ». Et pourtant, du prospectus de l’Encyclopédie à l’actuelle quatrième de couverture, en
passant par le « prière d’insérer », ils ont bel et bien eux aussi
expérimenté, adapté et peaufiné des formes publicitaires dans l’objet-livre.
Ségolène Le Men (IUF, Université Paris Ouest
Nanterre La Défense)
« Les petits poèmes de la rue »
La publicité comme poème de la rue : Balzac, le
boniment publicitaire chez Daumier (avec Robert Macaire en relation avec les
poèmes en prose de Baudelaire), l'exemple de Champsaur et de Lulu, la campagne d'affichage comme
poème simultané.
Cécile Leblanc (Université
Sorbonne Nouvelle – Paris 3)
« Le dernier cri, réclame et mélodrame dans La Prisonnière »
Le cri, qui semble avoir été d’abord une onomatopée
avant de signifier avertissement et plainte, se spécialise dès le xiiie siècle comme annonce
des marchands des Halles. La criée devient un élément essentiel du paysage
sonore urbain et passionne les artistes qui l’intègrent volontiers à leurs
œuvres tant littéraires que musicales. Reprenant cette longue tradition
d’exploitation du cri des marchands non seulement comme décor typique mais
aussi comme enrichissement mélodique et thématique, Proust se livre dans La Prisonnière à une véritable
esthétisation du cri commercial considéré dans sa dimension ontologique. À
partir des analyses de Rousseau, puis de Wagner, le cri est perçu comme
l’expression originelle, fondamentale de l’humain et le narrateur peut donc
percevoir dans ces signaux, au-delà d’un appel au plaisir des sens déjà très
dangereux pour la prisonnière qu’ils tentent mais assez banal, l’expression
pure de l’humain en proie à l’angoisse de la perception ineffable. Le
narrateur, inspiré par le travail préalable de musiciens comme Charpentier (Louise, 1900) et Puccini (La Bohème, 1896), analyse la symphonie
des rues de Paris comme un véritable mélo-drame, union originale du son et du
mot sur le mode de l’inadéquation. Il y perçoit un métalangage et donc un
système sémiologique agrandi dans lequel « bell’ botte d’asperge »
témoigne de l’ineffable du devenir humain, exactement comme dans la nouvelle de
Maupassant Coco, coco, coco frais où
la réclame énoncée se fait signe et leitmotiv d’une existence. Dans le
mélodrame au sens où l’entend Rousseau (Pygmalion,
1771), le cri introduit la rupture discursive, l’irruption des passions et
celle de l’imaginaire dans la chambre close du narrateur. Le texte qui les
intègre est entièrement axé sur la dramatisation de l’attente et de la menace.
Ce principe provoque un bouleversement des valeurs dans le principe de la
narration puisqu’elle permet de montrer la tension elle-même par la résolution
du drame qui se joue entre le narrateur et Albertine. Le cri publicitaire
devient la métonymie d’une inquiétude jalouse mais surtout l’écriture
dialogique et métalinguistique de la perception interne, le mot signifiant
fondamentalement autre chose que ce qu’il pourrait signifier. On montrera donc
comment ces publicités sonores constituent une véritable transformation de
l’esthétique proustienne et par une assimilation aux arts les plus
contemporains (Debussy, Moussorsky) mènent le narrateur vers la découverte
d’une écriture particulière.
Garry Leonard (University of Toronto)
« ‘Cold, Empty, Beautiful’: Advertising,
Monuments and Fascism at the 1937 Paris Exposition in Jean Rhys's Good Morning, Midnight »
As a rule, Sasha Jansen in Jean Rhys's Good Morning, Midnight gives no concrete
sense of the day, the year, or even the time, as she wanders about Paris,
lonely, cold and impoverished. And yet she details with considerable precision
what street she is walking down, what cafe she is avoiding, what rented room
she dreads having to return to when her money for drink plays itself out. It is
the spatial, in other words, not the temporal, that affects her. And yet,
suddenly, she has a moment « out of time » where she reaches for coat
pockets that are not there because they belong to a coat worn long ago: « I feel for the pockets of the check coat, and I am
surprised when I touch the fur of the one I am wearing ». Such an
unexpected time-warp calls for a strict accounting: « Pull yourself
together, dearie. This is late October, 1937, and that old coat had its last
outing a long time ago ».
The Paris of late October 1937 was a Paris dominated by the hodge-podge
of nationalistic architecture looming over the Seine at the newly built Palais
de Chaillot built on top of the old Trocadero (a remnant of the Exposition
Universelle of 1900). The exhibit is dominated by the German pavilion on one
side, designed by Albert Speer, and the Russian Pavilion directly facing it.
Although the Exposition Internationale
des Arts et Techniques dans la Vie Moderne, as it was more fully named, had been designed
specifically to suggest how a sharing of technology might make life better for
all concerned, thereby promoting in world peace, the architecture of the German
and Russian pavilion, aggressively confronting each other at the main entrance
of the Exposition, dominated all else. Sasha does not ruminate this
consciously, but gives us her dread-filled premonition which the Exhibition has
inspired: « All
that is left in the world is an enormous machine, made of white steel. It has
innumerable flexible arms, made of steel. Long, thin arms. At the end of each
arm is an eye, the eyelashes stiff with mascara... the grey sky, which is the
background, terrifies me... »
Of course Sasha's premonition, buried in the symbolism of a dream,
hardly announces to others the devastation that is to come – but a much more
visible dreamscape was there for any of the thirty one million international
visitors to the Exposition to see, the first showing of Picasso's Guernica in
the Spanish pavilion. My talk will navigate through the many images and
structures circulating in the Paris of October 1937 : posters, magazine covers,
movies (Triumph of the Will – banned
in England, Canada and America – was being screened continually in the German
pavilion even as Jean Renoir's Grand
Illusion was a popular hit in the Paris cinemas). I will assert all this
spectacle operated along the lines of what Walter Benjamin termed the
« optical unconscious », as a monumental visualization of what no one
wanted to see, a visualization which, nonetheless, filled Jean Rhys and her
character Sasha with a vague but overwhelming terror.
Hugues Marchal (IUF, Université
Sorbonne Nouvelle – Paris 3)
« Proto-réclames : poésie scientifique et
boniment publicitaire (1800-1850) »
La parution en 1808 des Trois règnes de la nature de Delille marque l’apogée d’une poésie
scientifique vouée à la diffusion des savoirs. Disqualifiée par le romantisme,
cette alliance ambitieuse entre vers et sciences s’étiolera au fil du xixe siècle, mais au moment
où elle jette ses derniers feux, certaines œuvres se réclamant de ce modèle
substituent à l’éloge de la science la promotion d’un praticien ou d’un produit
précis. Le médecin Sacombe chante ainsi ses propres thérapies, tandis qu’un
poème sur la culture des betteraves recommande des fournisseurs aux lecteurs.
Cet usage commercial n’a pas échappé aux contemporains : célébré pour sa capacité
à plaire et à rester dans la mémoire, le vers s’avérait aussi capable de
renforcer les boniments, s’il est vrai, comme le notait déjà Houdar de La
Motte, que « Sans la Rime, sans la Mesure, / La plus éloquente imposture /
Ne porte[rait] qu’un coup impuissant. » En étudiant ces textes et leur
réception, on s’interrogera donc sur la manière dont la poésie a pu, sous
couvert de didactisme, servir de laboratoire à la publicité moderne.
Laura Marcus (Oxford University)
« ‘From Autumn to Spring the
aesthetic changes’: literature, early film, and the language of advertising »
This paper will explore
the relationships between literature, advertising and writing about cinema in
the early twentieth century. For the poet and early film theorist Vachel Lindsay,
modern America, with its advertisements, bill-boards, newspaper
photographs, sign-writings, was « a hieroglyphic civilization far nearer
to Egypt than to England », and he found the equivalents of Egyptian
hieroglyphs in « the moving-picture alphabet ». For Hugo Munsterberg,
the psychologist and philosopher who became fascinated by film in the 1910s,
advertising and the lure of the shop-window became direct analogies for the
acts of « attraction » and « attention » in cinema
spectatorship, exemplified in the filmic close-up. In the French context, the
writer and film-maker Jean Epstein was, in the 1910s and 20s, asserting the
relationships between contemporary poetry, film and fashion – « From
Autumn to Spring the aesthetic changes ». This paper will address these
and other ways of thinking through the connections between modernist
literature, early film theory, and the language of advertising.
Eric Marty (Université Paris Diderot)
« Barthes et la publicité : retour sur les
pâtes Panzani »
Dans un texte devenu
célèbre, « Rhétorique de l'image », paru en 1964, Barthes propose
l'analyse d'une publicité pour les pâtes Panzani. Dans ce texte, Barthes
continue de construire méthodiquement une science critique de
« l'idéologie » commencée dans les années 50 avec Mythologies.
Mais la sémiologie a d'autres enjeux que ceux – essentiellement politiques – de la séquence antérieure, et elle
rencontre de plus un objet paradoxal et complexe, au cœur de ce message
publicitaire : l'image photographique. On reviendra sur ce texte pour mettre en
évidence ce moment particulier de la modernité où la fascination pour les
nouveaux objets contemporains entre partiellement en rivalité avec la critique
sociale.
Nicole Masson (Université de Poitiers)
« Mercier, Rétif, et les murs de Paris comme
médias »
En cette fin du xviiie siècle, annonces,
affiches et avis divers couvrent les murs de la capitale, avant d’être
rassemblés dans des publications périodiques. A travers les observations d’un
Mercier, on peut voir comment la ville, jusque sur ses murs, devient elle-même
un média. Rétif, sur un mode plus fantasmatique, nous invite au même constat.
Jean-Yves Mollier ((Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines)
« Les mises en scènes de la littérature à la
Belle Époque »
Dans un champ littéraire désormais bien structuré,
possédant ses institutions, ses codes de reconnaissance, ses revues, bientôt
ses prix et contre-prix littéraires, les écrivains débutants doivent détenir
très tôt les clés leur permettant d’accéder à la notoriété. Jouant de son
extraterritorialité, le poète belge Fernand Divoire déchire le voile qui
entoure pudiquement le monde des lettres dans une série d’articles réunis
ultérieurement en volume et intitulé malicieusement Introduction à l’étude de la stratégie littéraire (1912). Dédicacé
« A Béroalde de Verville, qui sut en son temps flétrir en les décrivant
d’enfantins moyens de parvenir », ce cours de sociologie littéraire,
qu’avait sans doute lu Pierre Bourdieu quand il s’attaqua à ce domaine de la
vie sociale, nous rappelle que derrière les modes de communication empruntés
par les surréalistes à leurs débuts – tracts, injures publiques, bagarres,
chahuts, etc. – se cache un apprentissage par les écrivains des ressources que
leur offre la publicité. La bataille d’Hernani avait déjà fait appel à une tactique, si ce n’est à une stratégie, qui révélait
le début de la marchandisation de la société française. Il va de soi que,
quatre-vingt-dix ans plus tard, la publicité est désormais partout et que les
écrivains qui réagissent contre ce monde de mercantis auxquels ils ne souhaitent pas confier leurs œuvres ne peuvent ignorer les
moyens de parvenir et de se faire reconnaître. On sait à quel point Bernard
Grasset jouera la grosse caisse de la publicité en faisant rejouer plusieurs
fois à Radiguet, devant les caméras, la scène de la signature du contrat du Diable au corps, mais on connaît moins les mille et une ruses des auteurs destinées
à faire retentir en leur honneur les trompettes de la renommée. C’est donc à
pénétrer à l’intérieur des mises en scène de la littérature propres aux acteurs
de ce champ que l’on s’efforcera dans cette contribution en se souvenant que,
dès 1837-1838, Etienne Lousteau avait prévenu Lucien de Rubempré qu’il lui
faudrait être « une collection » s’il voulait retenir l’attention
d’un éditeur digne de ce nom, un simple chef-d’œuvre ne suffisant plus pour
être consacré dans le royaume des lettres.
Béatrice Pire (Université
Sorbonne Nouvelle – Paris 3)
« Bret Easton Ellis ou la psychose en réclame »
Cette communication se propose d’étudier l’œuvre de
Bret Easton Ellis (American Psycho plus
particulièrement) comme le point d’aboutissement du roman américain dans son
rapport à la marchandisation et sa promotion publicitaire. Alors que le
Modernisme américain, au début du xxe siècle, s’approprie l’environnement publicitaire (slogans, affiches, marques)
pour le détourner, le parodier et offrir la satire d’un monde moderne
déshumanisé, Bret Easton Ellis porte le post-modernisme (tel qu’il trouve sa
traduction esthétique chez Warhol par exemple) à un terme proche de
l’épuisement. Ce n’est plus l’homme dans sa relation conflictuelle au monde, et
au monde des objets, qui est interrogé, mais l’homme, objet parmi d’autres,
dont la définition provient de ce qu’il possède, qui devient le
« sujet » du livre. L’avènement de cette nouvelle économie psychique
et relationnelle, fondée sur le prix, et non plus sur la valeur, aboutit à
l’univers romanesque extrêmement brutal que forge Ellis. Le rapport de ce texte
à son lecteur, « exposé » (entendu dans le sens de l’exposition d’une
marchandise sur un étalage), permettra de dégager l’idée d’un sadisme propre à
l’écrivain, mettant celui qui l’achète et le lit dans une posture proche des
personnages-victimes qui sont décrits.
Véronique Pouillard (Université Libre de
Bruxelles)
« Les écrivains de langue française et la
publicité américaine, de l’entre-deux-guerres aux années 1960 »
A l’aube du xxe siècle, la publicité se développe avant tout en France comme une technique,
voire une science. Généralement, cette science est décrite par ses praticiens
comme étant d’importation américaine. Cette communication abordera la relation
entre littérature d’expression française et publicité dans sa qualité de
« science américaine », en examinant les évolutions de la doctrine
publicitaire au prisme de ce qu’en disent des auteurs tels que Duhamel, Troyat,
Céline, Beauvoir et Pérec. On abordera également la possibilité, pour la
période étudiée, d’expériences professionnelles publicitaires et littéraires croisées,
au miroir américain.
Christophe Reffait (Université d’Amiens)
« La promesse du chiffre : l'écriture de la réclame
financière, de Jérôme Paturot à L'Argent de Zola »
En quoi la publicité pour la « Société des
bitumes du Maroc » qui s'étale dans le journal, sous les yeux effrayés de
Jérôme Paturot bombardé gérant de cette affaire véreuse, diffère-t-elle de la
réclame pour la Pâte des sultanes ? C'est le même mélange d'hyperbole et
de feinte modestie, le même argument d'autorité scientifique, le même
orientalisme utilitaire. Peut-être la publicité financière recèle-t-elle tout
de même selon la littérature du xixe siècle quelques spécificités. D'abord, l'appel à souscrire à une société par
actions ou bien le rapport d'activité (dont Proudhon et Zola avaient bien
compris l'importance dans la communication financière) ne promeuvent pas
vraiment un produit : ils ne construisent un référent industriel que pour
susciter un rêve et chauffer la spéculation. Dans ce transfert vers l'immatériel,
qui permet évidemment la mise en abyme du romanesque, c'est le chiffre (capital
de la société, nombre d'actions, montant des coupons, prime) qui tient la
vedette : remplaçant l'image du produit (lequel fera toutefois retour dans le
cartouche du beau papier-action), la centaine de mille ou le million, exprimés
en chiffres arabes, forment une icône dont les Robert Macaire de Daumier tout
comme le roman des années 1880 interrogent la valeur performative. Enfin, la
publicité financière complique la question de la créance propre à toute
réclame, parce qu'elle invite le chaland à souscrire à une affaire collective
dont les revenus incertains dépendent du succès même de cette réclame : elle
fonde une communauté (l'actionnariat) tout en faisant entrer dans la relativité
de la valeur. La communication financière, recoupant les problèmes de
représentation de l'actionnariat, touche dès lors au politique, en même temps
qu'elle démonte les ressorts du roman.
Éléonore Reverzy (Université de Strasbourg)
« Zola, écrivain
public »
Les travaux de Colette Becker et de Jean-Yves
Mollier ont mis en lumière le génie publicitaire de Zola, unanimement dénoncé
par ses contemporains. De Flaubert à Edmond de Goncourt, en passant par
Huysmans, la rage de réclame de Zola, son « banquisme » (Goncourt) occupent une
place centrale dans la réception contemporaine de son œuvre à partir de L'Assommoir. Zola est sans doute le
premier romancier, à prétentions sérieuses, à rechercher et à assumer le bruit
fait autour de son nom. L'invention du naturalisme est à bien des titres la
réponse au lancement du réalisme par Courbet et ses amis. Le moment Nana marque un tournant dans l'œuvre de
Zola qui publie simultanément son grand texte théorique dans le même journal.
Ces stratégies à effet immédiat perdurent par
d'autres moyens que la présente étude cherchera à mettre au jour, dans une
approche socio-poétique. Le roman zolien construit en effet des espaces, qu'on
peut qualifier de métapoétiques : le grand magasin, après les Halles du Ventre de Paris ; les hôtels (celui
de Saccard, celui de Nana), qui réalisent peu ou prou l'idéal de l'œuvre conçue
comme une maison de verre – métaphore qui s'actualise dans le magasin où la
matière est exposée – ; il invente des personnages qui sont des répondants allégoriques,
plus ou moins avoués, de l'écrivain : commerçant, prostituée, journaliste,
homme de bourse, qui posent la question de la publicité et de sa représentation
dans la fiction. L'exposition des corps, des paroles, des marchandises, la
diffusion et la circulation des actions, autant de déclinaisons de cette
publicité, qui correspond à celle de l'œuvre exposée dans les
« montres » des boulevards, ces boulevards que hantent aussi
journalistes, spéculateurs et prostituées. Littérature du trottoir, qui s'assume
comme telle et voit le romancier revendiquer le statut d'écrivain public.
Valérie Sacriste (Université Paris Descartes)
« Les hommes de
lettres et la publicité : résistances et ralliements »
Nombreux sont les artistes qui ont œuvré ou emprunté à
la publicité. Mais nombreux sont aussi les hommes de lettres et les
intellectuels à l’avoir dénoncée. Voltaire, Balzac, Zola, ironisaient sur les
pratiques des marchands, des commerçants ou encore des journalistes quant à
leur réclame clandestine. Paul Valéry s’indignait de ses images et de son
langage : « La publicité, un
des plus grands maux de ce temps, insulte nos regards, falsifie toutes les
épithètes, gâte les paysages ». G. Duhamel dénonçait quant à lui son
envahissement et asservissement : « Les grands pachydermes de la publicité qui dominent sans contestent par
leur masse […] , souillent tout ce qui peut être encore souiller sur la planète, [et] traitent [les
hommes] comme un
troupeau stupide ». Il avait également des mots très durs pour
dénoncer ses collègues « hommes de
lettres, [qui] perdant toute décence et même tout honneur [avaient] accepté que le fruit de
leur passion fût offert au public comme une denrée, vanté par des bouches
mercenaires ». Véhémentes, ces critiques étaient fort courantes, partagées par tout
un groupe social au point d’être relevées par les sociologues à l’instar de
Célestin Bouglé : « Dans les milieux
cultivés, il est rare que la réclame ait une bonne presse. On se plaint, on
s’indigne de la laideur qu’elle projette sur la figure de l’univers moderne ».
Ces dénonciations ne se limiteront pas pour autant à la réclame des années 30.
Fluctuantes, mais persistantes, elles seront récurrentes tout au long au
l’histoire de la publicité. Elles s’exprimeront chez nombre d’écrivains, d’intellectuels,
d’ex-publicitaires, devenus romanciers, nouveaux critiques littéraires, sous
une forme ou une autre, en pamphlet, en essai, en roman, par une attitude
cynique ou distancée ou encore via un soutien aux collectifs
« anti-publicitaires » si ce n’est par leur engagement dans ce
« mouvement ». Partant de ce constat, comment comprendre une telle
attitude exprimée à l’encontre de la publicité par une partie de l’élite
culturelle ? Mais comment expliquer aussi que nombre d’artistes se soit ralliés
à son expression et aient célébré ce que les autres fustigeaient ? « La publicité est la fleur de la vie
contemporaine » écrivait Blaise Cendras. C’est à cette réflexion sur
les résistances et les ralliements des gens de lettres à la publicité qu’invite
cette communication. Partant de la perspective de la légitimité culturelle, il
s’agira de s’en distancer en montrant comment les points de vues ne s’éclairent
pas seulement en fonction d’un champ social et/ou de l’appartenance à une
classe mais aussi en fonction des parcours et des expériences des auteurs dans
le monde de la littérature et plus largement de la culture.
Jennifer Terni (University
of Connecticut)
« Histoire(s) à la mode: la commercialisation du
passé dans la littérature du dix-neuvième siècle / Histories in demand :
the commercialization of ‘pastness’ in nineteenth-century literature »
On the face of it, it is clear that the development of
a commercial language of product-promotion was built on a discourse that made
the new the privileged object of desire. The association of the new with
innovation, progress, and modernity was constructed through the re-designation
of the past as passé.
Paradoxically, though, the rise of a discourse that
relentlessly promoted the new coincided with a moment when the great literary
and theatrical vogue was for historical narratives.
The Romantic preoccupation with history was, however, an important step in
helping to legitimize aesthetic innovation. As Hugo argued in the Préface à Hernani, the point of art was
not to emulate the models of the past, but rather, to create a new mode of
artistic expression that would become the hallmark of a given period. Baudelaire
pushed this idea further by suggesting that history was nothing but a sequence
of contemporaneities which great artists were able to condense aesthetically,
thereby lending art a certain quality, a « presentness » that would
make their work eternal. Baudelaire’s theory of a historically grounded
aesthetics in Le Peintre de la vie
moderne was advanced, however, in the context of denouncing the reduction
of the past to mere style in academic painting. I call this kind of esthetic
reduction of the past, « pastness ».
At this junction, we do well to remember that the most
intensely promoted products of the July Monarchy were plays and books. My paper will present a brief panorama of the
ways history was packaged into a variety of commercial discourses through the
nineteenth-century, sometimes as a mere style of the past, sometimes as
sensationalism, sometimes as highbrow entertainment. I have labeled these discourses « the
picturesque historical », the « sensational past », the
« quaint » and, by the end of the century, the early glimmerings of a
style we might today recognize as « retro » (we see it in J.K. Huysmans’ À Rebours). I will begin by
developing an example to show how guidebooks and panoramic literature began to
use the popularity and sensationalism of Alexandre Dumas and Frédéric
Gaillardet’s hit play La Tour de Nesle as an advertising brand promoting a kind of historical tourism mediated through
literature. I would then like to look briefly at the ensemble of historical
products being circulated by the 1860’s and 1870’s which were supported by
specialized magazines, salons and exhibitions, before briefly turning to see
how Huysmans satirizes the vogue for an emerging « retro style » in
the contrasting styles (18th century and monastic) of des Esseintes’
bedroom designs.
Sara Thornton (Université
Paris Diderot)
« Dickens, Balzac et le langage des murs :
la publicité et la formation du sujet ».
L’expression « le langage des murs » a été
employée pour la première fois en 1855 en Grande-Bretagne par un
écrivain-flâneur inconnu qui s’étonnait de la prolifération des publicités sur
les murs de Londres et de leur effet puissant sur les pratiques de lecture et
sur la formation de l’identité du passant. Je souhaite développer sa pensée
pour étudier la manière dont Dickens et Balzac ont aidé à construire une pensée
publicitaire et une esthétique quasi-moderniste dans leurs romans et dans les
structures médiatiques qu’ils ont créés. Chacun était conscient de la puissance
de ce nouveau monde « virtuel » et de ses forces créatrices et
destructrices.
Alain Vaillant (Université
Paris Ouest-Nanterre La Défense)
« Communication littéraire, culture médiatique et
publicité au XIXe siècle ».
Sur le fond, les pratiques proprement publicitaires
sont encore relativement peu importantes au xixe siècle, au moins dans leurs interférences avec la littérature (il n'y a que les
annonces dans la quatrième page des journaux, et la rédaction d'affiches ou de
réclames). En revanche, au sein de la culture médiatique, c'est la littérature
elle-même (du moins celle qui relève du divertissement) qui est amenée à jouer
un rôle publicitaire, dans une société où la consommation culturelle joue déjà
un rôle majeur. Si bien que la publicité semble se substituer à l'ancienne
rhétorique déictique, dans les nouvelles stratégies d'écriture. Et que, en
effet, cela amène à repenser la nature et la fonction de la communication
littéraire, au sein de l'espace public.
Laurent Vissière (IUF, Université Paris Sorbonne – Paris IV)
« Les métamorphoses
littéraires des cris de Paris au Moyen Age »
Dans les rues des villes médiévales, marchands et
colporteurs proposent en criant marchandises et services. À Paris, ces cris
inlassables qui résonnent chaque jour de l’aube à la nuit donnent précocement
lieu, dès le XIIIe siècle, à une transposition littéraire. Poètes et jongleurs s’amusent en effet
à coucher sur le papier et à reproduire par le chant le spectacle de la rue,
non seulement les cris publicitaires, mais les boniments, voire les querelles
des marchands. Curieusement, cette littérature du cri est illustrée par les
plus grands noms de la littérature, Rutebeuf et Eustache Deschamps au Moyen
Age, mais encore Rabelais, Rousseau et Proust, dans les siècles suivants. Dans
l’optique du colloque, ces textes sont intéressants à un double titre :
d’une part, ils conservent une forme orale, et donc très volatile, de la
publicité et de la vente — le cri et le boniment —, de l’autre, ils témoignent
d’un intérêt pour une sorte de poésie populaire et spontanée et donnent des
lettres de noblesse à la parole la plus triviale.
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